D’un archaïsme intemporel passé au savon de Marseille

par Bernard Muntaner (septembre 2012)

J’arrive dans son jardin. De ceux que j’aime. Pas esthétisé par un quelconque paysagiste ou par le désir de reproduire les photos de magazines spécialisés. Non, je dirais qu’il est sans façon, simple, avec des parties qui nous disent qu’ici et là les plantations sont anciennes et que ça pousse parfois où ça le veut. Des chaises et des fauteuils qui attendent de vous servir sont maculés de rouille et d’éclats de peinture. La table où nous nous installons est de la même famille mais en version bois. Le temps à l’oeuvre. L’éphémère sous les yeux. J’ai toujours pensé que le temps du pastis était meilleur dans un environnement qui nous relie à quelque passé-présent d’un patrimoine indicible qui doit donc nous manquer.

Dans un même esprit de nature, des sculptures de personnages en bois grandeur nature sont posées ça et là, aux quatre coins du jardin, contre un mur, ou sur le chemin allant vers l’atelier. Ce ne sont pas les gardiens du lieu mais des personnages en repos qui prennent l’air. Me souciant de leur conservation dans ce lieu ouvert aux intempéries, Luc Dubost m’a rassuré : « Le bois peut se fendre, ça fait partie de la vie de l’oeuvre, cela ne me dérange pas »... Comme l’herbe qui pousse où elle veut, pour lui, la nature a son mot à dire. Il en est de même pour le tronc de l’arbre —dans lequel il taille à grand coup de tronçonneuse ses sculptures—, c’est sa configuration qui va commander la forme réaliste à venir. Luc Dubost écoute les contraintes du bois : ses limites, sa volumétrie, ses sinuosités, ses noeuds, qu’il dénoue au fil de son action. Un combat entre l’existant et la chose en devenir, à exister, à s’extirper de la matière. Plutôt un combat sportif qu’une conversation, car la tronçonneuse n’est pas la gouge qui est un outil plus proche de la caresse et de la sensualité. La tronçonneuse taille, fait éclater le bois, arrache, fend, laisse des traces comme autant d’incisions, de plaies ouvertes laissées à la vue. La surface est graphique comme des scarifications, ou comme les traits en relief d’un dessin. Le modelé n’est pas lisse, il est accidenté par les stries et les rugosités de la lame qui lui donne une « peau » particulière. J’ai toujours pensé que les sculptures de Luc Dubost étaient logées dans un « premier temps de la sculpture », le temps de l’épannelage (1). Lorsqu’il attaque une matière, la pierre ou le bois, le sculpteur taille des grands plans (des pans) successifs sur le volume initial pour l’approcher de la forme définitive laquelle se révèlera dans l’exécution des détails, puis du ponçage de finition. L’épannelagepeut se confondre aussi avec le mot

 «équarrissage » qui désigne l’acte de tailler (le bois, la pierre) avec des angles droits. « On procède à l’équarrissage d’un arbre, à la hache ou à la scie, (...) » (2)

Ces premières sculptures sont comme des avancées formelles vers un réalisme à préciser, elles me renvoient à ces personnages hiératiques en bois de l’Égypte ancienne. Je dis bien « en bois » ; ce sont des sculptures qui ont perdu leur recouvrement de plâtre peint ou en cours de finition. Nous sommes en présence de personnages sculptés tels qu’ils se présentaient avant le modelé réaliste défini par le Gesso (3). Si je m’attarde sur cette partie de l’oeuvre de Luc Dubost, c’est qu’il me semble qu’il y aurait là un premier « état » dans l’histoire de sa sculpture, et qu’il y aurait alors un deuxième temps en attente. Ce qu’il manquait ou manquerait, soyons prudent, ce serait un revêtement du bois, tel le Gesso ancien qui rend plus lisses les aspérités et tend vers un réalisme plus évident. Les personnages sculptés précédemment étaient nus, comme le bois, même si certains étaient badigeonnés d’une couleur monochrome.

Maintenant ils vont être habillés, et revêtus de deux façons : l’une par des habits bien identifiables et l’autre par un enduit de savon de Marseille (4) ! Ce re-vêtement est comme un prolongement offert à sa sculpture précédente. D’un état « archaïque » et intemporel, la voici qui s’humanise dans une contemporanéité vraisemblable.

 

 

 

Notes :

(1) Taille d’un bloc de pierre ou d’un autre matériau dur par pans et chanfreins, en laissant autour des formes à sculpter une certaine quantité de

matière.

(2) Selon le Larousse de 1922

(3) Le Gesso : mot italien venant du grec « gypse » ou plâtre, est un enduit à base de plâtre et de colle animale. Cet enduit permet de rendre la surface

plus lisse, plus adhérente, tout en réduisant l’absorption de la peinture par le support

(4) Le savon de Marseille est un type de savon résultant de la saponification d’un mélange d’huiles essentiellement végétales par la soude.

Particulièrement efficace par son pouvoir nettoyant, ce produit utilisé pour l’hygiène du corps peut être fabriqué de façon industrielle ou artisanale.

Une teneur de 72 % en masse d’acide gras était garantie dans le savon de Marseille traditionnel, uniquement préparé à partir d’huile d’olive.

Le premier savonnier dans la région est recensé en 1370. Il a entre autres propriétés de désinfecter les plaies.

(5) in Luc Dubost, Figulines, sculpteurs de paysages, Les Diffusions Autoproclamées, 2004. (6) idem (7) id.

 

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